Pourquoi investit-on à nouveau dans des bunkers ?
Face à une instabilité mondiale croissante, les refuges d’urgence, comme les bunkers, reviennent sur le devant de la scène. Ceux qui investissent dans leur construction se préparent à différents scénarios : guerre civile, catastrophe naturelle, effets du dérèglement climatique, guerre nucléaire, pandémie ou encore développement de l’intelligence artificielle.
Le bunker, comme construction fortifiée souterraine destinée à protéger les personnes et les biens, est apparu principalement durant la Seconde Guerre mondiale avant de se répandre davantage pendant la Guerre froide. Bien qu’usuellement collectifs, leur usage privé n’était pas rare déjà à l’époque. Les familles les plus riches en construisaient pour survivre à un éventuel hiver nucléaire.
Aujourd’hui, les ultrariches investissent eux aussi une partie de leur fortune dans ces abris afin de garantir leur survie, ainsi que celle de leur famille, en cas d’effondrement de la société telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Mark Zuckerberg, par exemple, a entrepris la construction d’un bunker sous le domaine qu’il possède sur l’île hawaïenne de Kauai. Son coût est estimé à 250 millions d’euros et il a été conçu pour lui garantir une autonomie complète en cas de crise majeure.
La majorité des dirigeants de la Silicon Valley semblent d’ailleurs avoir un plan de repli en cas de catastrophe. L’une de leurs destinations privilégiées est la Nouvelle-Zélande, souvent considérée comme l’un des endroits les plus sûrs de la planète en raison de son isolement géographique et de sa stabilité géopolitique.
Leur obsession pour la Nouvelle-Zélande comme Eldorado de l’apocalypse semble avoir été influencée par l’ouvrage The Sovereign Individual: How to Survive and Thrive During the Collapse of the Welfare State (James Dale Davidson et William Rees-Mogg, 1997). Les auteurs y décrivent un futur où les États-nations perdent progressivement de leur influence au profit d'une élite intellectuelle et économique. Ils présentent également la Nouvelle-Zélande comme l’un des meilleurs endroits pour survivre à un effondrement mondial, tout en continuant à créer de la richesse.
De nombreux multimilliardaires ont pu y acquérir une propriété grâce au Visa Investor Plus, qui permet aux étrangers d’acquérir des biens sur l’île en échange de 6,7 millions d’euros investis dans l’économie locale et d’un certain nombre de jours de résidence.
La majorité des bunkers construits sur l’île sont réalisés par la société « Rising S », spécialisée dans les bunkers de luxe. Leur modèle le plus haut de gamme, vendu 8,3 millions de dollars, garantit une autonomie complète et comprend notamment un bowling, une piscine, une salle de sport, un sauna, une salle de jeux, un système de communication indépendant et des dispositifs de sécurité capables de résister aux impacts de balles. Toutes les pièces du bunker sont manufacturées au Texas puis expédiées en Nouvelle-Zélande pour leur assemblage.
L’entreprise « Aerie » propose un modèle différent avec un abonnement permettant l’accès à un réseau mondial de plus de 1 000 bunkers de luxe. Pour 20 millions de dollars, les membres bénéficient d'un accès garanti à l’un de ces bunkers équipés d’un centre médical assisté par intelligence artificielle, d’une cuisine gastronomique et d’un programme de bien-être, où qu’ils soient dans le monde.
Aujourd’hui, les bunkers privés ne sont plus l’apanage des plus aisés. Aux États-Unis, de plus en plus de ménages issus de la classe moyenne investissent, avec des modèles accessibles dès 20 000 dollars. D’autres se tournent vers des entreprises comme « Vivos », qui propose la location d’un bunker contre un acompte de 55 000 dollars, puis des frais annuels d’environ 1 000 dollars.
Le marché est également présent dans des pays européens comme l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, la Suède ou encore le Royaume-Uni. Les plus petits modèles offrent une surface de moins de 10 m² (comptez entre 3 000 et 5 000 euros) et sont conçus pour protéger leurs occupants d’une attaque nucléaire, biologique ou chimique. À l'autre extrémité du marché, une entreprise italienne commercialise un bunker de 140 m² offrant le confort d'une véritable maison pour près d'un million d'euros.
Dans les pays nordiques, en revanche, où la culture du bunker est véritablement héritée de la Guerre froide, l’intérêt a surtout ressurgi depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, mais aussi face à la multiplication des attaques par drones.
En Suède, de plus en plus de particuliers investissent dans la construction de bunkers privés. Pourtant, le pays dispose déjà de 64 000 abris nucléaires capables d’accueillir environ sept millions de personnes, pour une population d’environ dix millions d’habitants. Une loi entrée en vigueur le 1er juin 2026 impose également aux municipalités et aux propriétaires immobiliers d’intégrer des espaces protégés dans de nouvelles constructions comme les tunnels routiers, les parkings ou les caves en béton.
La Finlande possède aussi un important réseau d’environ 50 000 abris nucléaires capables d’abriter près de cinq millions de civils. À Helsinki, les bunkers collectifs combinés aux refuges obligatoires sous les immeubles résidentiels permettent à la capitale d’avoir une capacité de protection supérieure à son nombre d’habitants. Les abris sont régulièrement entretenus et devraient pouvoir accueillir les habitants durant plusieurs semaines.
La Suisse applique quant à elle la politique de « un abri pour tous » depuis 1963. Chaque habitant doit avoir une place garantie dans un abri situé sous les maisons individuelles ou les immeubles résidentiels.
L’entretien des infrastructures antiatomiques représente néanmoins un coût considérable. Lorsque l’exigence de protection nucléaire ne peut pas être respectée, les bunkers sont progressivement réorientés vers d’autres usages de protection, tels que les catastrophes naturelles ou les événements climatiques extrêmes.
Certaines grandes villes, comme Séoul, commencent tout juste à expérimenter les bunkers collectifs. La capitale de la Corée du Sud construit actuellement son premier abri destiné à protéger la population d’une attaque nucléaire, chimique ou biologique. Il pourra accueillir jusqu’à 1 020 personnes pendant quatorze jours. Les raisons avancées par la ville : les tensions persistantes avec la Corée du Nord, mais aussi un contexte géopolitique mondial de plus en plus instable.
Je crois qu’après cet article, ce sont moins les bunkers eux-mêmes que ce qu’ils disent de notre époque qui me laisse avec quelques questionnements :
À partir de quel moment choisit-on de consacrer davantage d’énergie à anticiper le pire plutôt qu’à éviter qu’il ne se produise ?
Quand avons-nous commencé à croire qu’il était plus réaliste de préparer notre survie individuelle que de construire un avenir commun ?
Dans quelle mesure est-il acceptable que certains puissent s’isoler du reste du monde face à ces crises, dont certaines trouvent aussi leur origine dans des modèles économiques et industriels auxquels ils ont participé ?
Quelle responsabilité peuvent avoir ceux qui disposent aujourd’hui des moyens les plus importants dans la construction d’un avenir différent de celui qu’ils cherchent à éviter ?
SOURCES
Les milliardaires de la tech se préparents à la fin du monde en se construisant des bunkers (Slate.fr, 2025)
Why Silicon Valley billionaires are prepping for the apocalypse in New Zealand (The Guardian by Mark O’Connell, 2018)
Billionaires Are Building Luxury Bunkers to Escape Doomsday (Vice, 2024)
Billionaires are building bunkers and buying islands. But are they prepping for the apocalypse – or pioneering a new feudalism? (The Conversation, 2024)
Switzerland wants to phase out need for bunkers in private homes (Swissinfo.ch , 2023)
The “panic industry” Boom (The New York TImes magazine,2025 )
En Finlande, en Suède et en Norvège, sur la route des bunkers de la guerre froide, dispositif-clé en cas de conflit avec la Russie ( Le Monde, 2026)
Swiss Cold War bunkers back in vogue as Ukraine conflict rages (rfi, 2022)
Inside The $300 Million Doomsday Bunker With Opulent Medical Suites And Robotic Staff (Forbes, 2025)
Nuclear war: Can you afford to survive? Here's how much private bunkers cost across Europe (Euronews, 2025)
Seoul City to build first civilian nuclear bunker by 2028 (The Korea Herald, 2025)
The secret escapes of billionaires: from bunkers to secure compounds (Yahoo Finance, 2025)